EMPLOI ET CHÔMAGE

Dans l’opus de Steve KEEN, L'imposture économique, j'ai trouvé un truc pas mal : le détecteur de foutaises (en australien ou en américain, c'est plutôt « détecteur de bouses de taureau » : bullshit) qui réunirait quelques joyeux drilles chercheurs scientifiques. Je voyais "Le Canard Enchaîné" mener ce genre de déminage en France ; mais, bon, je suis lecteur du Canard depuis 60 ans et j'ai quelques doutes qu'il ait suivi l'évolution du pourrissement de la politique en communication. Si vous entendez parler d'une démarche de ce type, je suis partant ...

 

Quelque chose d’incompréhensible pour moi se passe dans ce secteur depuis longtemps ; à croire que le diablotin de Maxwell s’y amuse à plein temps … Très simplement, la France n’a jamais eu autant d’emplois Équivalents Temps Plein (ignoré), mais aussi autant de chômeurs (médiatisé). Cela paraît à la fois logique : (1) si le chômage est corrélé positivement avec l’emploi, il est normal qu’il se développe au même rythme ; mais aussi illogique : (2) si l’emploi est un moyen de puiser dans la ressource travail, toute création d’emploi devrait réduire d’autant le chômage. Or les choses se passent comme si chaque création d’emploi créait aussi 0,46 « poste » de chômeur à moyen terme. Nous pouvons cependant faire deux constats : (1) les données dont nous disposons sur l’emploi et le chômage sont synchroniques ; nous ne risquons rien d’émettre l’hypothèse que si nous avions connaissance des variations diachroniques du travail engagé, elles sont incomparables plus importantes que celles des variations synchroniques ; (2) l’unité de travail a une valeur indéterminée : lorsque nous établissons des calculs de productivité, l’unité de travail est l’heure de travail, une unité clairement définie. La conclusion coule de source : l’emploi est un système chaotique, donc un système dynamique en déséquilibre dont nous ignorons les variables structurantes ; tant que nous ne posséderons pas des instruments capables de mesurer en temps réel le travail engagé à l’heure nous ne comprendrons pas comment fonctionne le système emploi. Pour commettre une analogie facile, à partir du moment où les météorologues ont disposé des relevés instantanés des températures et des pressions  provenant d’un nombre de stations  suffisant, ils ont pu (1) représenter le temps météorologique ; (2) commencer à le prédire à court terme.

Dés 1983, François MITTERAND déclarait que tout avait été fait contre le chômage, sans résultat. Nous pouvons écrire que (1) les politiques ne parviennent pas à comprendre comment fonctionne le système emploi ; (2) mais aussi qu’un corpus de pratiques et d’idées négatives ou subconscientes s’oppose à la mis en valeur efficiente de la ressource emploi ; (3) l’emploi salarié est actuellement le statut le plus désirable de notre société.

1/         LA SALARIALISATION

Les statistiques de l’INSEE montrent, sur le long terme, que l’emploi s’est toujours développé majoritairement au détriment de l’activité non salariée des ménages. En 2015, l’emploi salarié représente 88% de l’emploi équivalent plein temps du pays, sans que nous ne sachions trop comment partager entre les heures créatrices de valeur ajoutée des différents actifs, y compris les chômeurs et les retraités. L’INSEE appelle ce phénomène salarialisation ; par exemple, il peut être constaté par le nombre d’activités commerciales ou artisanales qui, par création de SARL, passe leurs sociétaires au statut de salarié. La salarialisation met en évidence (1) le truisme que l’emploi dépend de l’activité et, singulièrement, des besoins d’activité sécrétés par l’état de développement et d’efficacité d’une société donnée ; (2) la haute désirabilité du statut de salarié, comparativement à tous les autres statuts non seulement existants, mais encore potentiels[1].

2/         LA QUANTITÉ DE POPULATION

D’autres statistiques INSEE montre que la création de Valeur Ajoutée Brute (la colonne ressources du PIB) est corrélée à la quantité de population, pas à la quantité d’emplois équivalents temps plein ; or le PIB est une variable, très robuste, qui rend compte de l’efficacité globale de l’économie comptabilisée, pas de sa puissance. Alors que la comparaison du PIB par habitant (32 796 €) et du salaire moyen annuel équivalent temps plein (26 424 €) montre, assez caricaturalement, combien inégalitaire[2] le partage de la richesse créée en 2015 ; plus, le PIB ne rend pas compte de la création annuelle d’actifs, financiers et non financiers, plus élevés que le montant du PIB. Avec une explication dominante : la productivité globale volume exceptionnelle du secteur des ménages se traduit en 18,6% de la Valeur Ajoutée Brute du pays ; elle compense, et au-delà, le défaut d’efficience productive relative d’autres secteurs comme celui des entreprises non financières ou des administrations.

3/         LE CHÔMAGE

Très logiquement nous croyons que le chômage provient (1) de la destruction d’emplois, mais sur le long terme la création d’emploi nette en France est très positive[3] ; (2) de l’absence de besoin de travail salarié de l’économie faute de débouchés pour l’activité des entreprises non financières, mais les statistiques INSEE montrent que le volume d’activité de notre économie dispose d’une marge d’adaptation assez remarquable[4]. A priori (hypothèse), la réalité du chômage dépend d’une recherche stratégique de pression sur la valeur travail par la valeur capital ; en pratique, cette pression s’exerce par l’éviction médiatisée de l’emploi, mais éviction de travailleurs considérés comme coûteux et faciles à éjecter.

Cette stratégie réagit sur la réalité que fait apparaître l’INSEE, réalité qui ressemble, en gros, à un phénomène de saturation ; phénomène connu en physique, chimie ou biologie : la fameuse courbe en S ou courbe logistique ; il devrait être assez facile de démontrer que cette saturation repose sur le niveau d’efficacité globale de l’économie, pas sur la saturation d’un hypothétique « marché du travail ». Les courbes du chômage et de l’emploi ETP rendent compte aussi des erreurs  et des rectitudes politiques : elles polluent la réalité.

Le constat que, entre 1949 et 2015, le taux d’emplois équivalents temps plein sur la population de 15 à 59 ans reste pratiquement une constante (70%) démolit les certitudes doxiques les mieux ancrées ; surtout si nous y ajoutons une autre donnée : 60% des créations d’emplois sont un premier emploi.

4/         LA MISE EN FRICHE

Qu’il parcoure la France ou qu’il étudie un territoire, le géographe constate d’abord la mise en friche exponentielle du pays, disons surtout à partir de 1960. La mise en friche porte sur les ressources naturelles qui perdent de l’intérêt relatif par rapport à d’autres ressources, naturelles ou artificielles, au moins autant disponibles ou accessibles. Les friches rurales sont les plus visibles, avec le défaut d’entretien de l’espace et du patrimoine public ; personne ne contestera que le chômage consiste en une mise en friche organisée de l’activité humaine potentielle du pays. L’hypothèse est que la mise en place d’une politique de valorisation des friches, évidentes ou cachées, (1) permettrait, et au-delà, l’utilisation du potentiel activité de notre pays ; (2) lancerait un moteur de développement à peu près inusable.

5/         INTRICATION ?

Par constat empirique, les systèmes chômage et emploi apparaissent deux systèmes dynamiques en déséquilibre assez éloignés l’un de l’autre, disons, dans l’espace économique national, afin de simplifier ; pourtant ils réagissent l’un sur l’autre d’une manière logiquement acceptée, mais par des relations que nous ne savons pas pratiquement ni définir et ni formaliser. Dans l’état actuel de ma réflexion, je proposerais une analogie issue d’une approche philosophique de la physique quantique (que je ne comprends pas) : l’intrication ; mais le terme rend compte d’une sémantique plus pratique d’entremêler les raisonnements, mais aussi d’un terme du métier de charpentier. Toute modification du système emploi réagit sur le système chômage ; et vice-versa ; ce qui écrit, en plus, que trouver un meilleur équilibre du système chômage améliorera l’équilibre du système emploi ; à partir du constat de la meilleure malléabilité du système chômage et du volume de ressources en friche de notre pays.

CONCLUSIONS

Ce raisonnement ne tient nullement compte du « taux de glandage » qui existe dans l’emploi[5] et dans toute activité humaine ; mais beaucoup de l’échec de toutes les politiques de l’emploi[6] en pays développés : aucun risque de tenter un changement de paradigme en la matière, en commettant l’hypothèse que l’économie d’un pays, mais aussi de tout Système Géographique Local, est un système dynamique en déséquilibre, dont le volume d’activité disponible, donc la quantité de population, est une des variables structurantes[7].

En l’occurrence, la théorie mathématique du chaos nous donne une représentation possible proche de la réalité ; ce qui écrit que le politique détient seulement le pouvoir, énorme, de créer  un ou des attracteurs efficaces[8] du système qui établissent les limites des variations de ses variables structurantes ; encore faudrait-il qu’il en prenne conscience. Mille excusez-moi ceux pour qui de telles assertions paraissent pur jargon.

En la matière, je proposerais deux taquets dont l’objectif serait de rendre le statut d’actif indépendant au moins aussi attrayant en terme de revenu  et d’avantages sociaux que celui de salarié ; donc de recréer le sas « activités » vers l’emploi salarié : (1) un revenu garanti pour les travailleurs indépendants, type revenu garanti universel, de l’ordre du salaire moyen des salariés ; (2) un plafonnement du revenu salarial de l’ordre de trois fois le revenu salarial minimum garanti, à ajuster en fonction des résultats. À la louche, une telle politique mettrait en œuvre un volume de redistribution du PIB de même volume que celui du chômage. (bernard garrigues, docteur en géographie, ce 25 avril 2017)

 

 

[1]          La création du statut d’auto-entrepreneur n’a pas modifié sensiblement la donne : le taux d’emplois non-salariés est passé de 10 à 12%  entre 2008 et 2015, sans réduire le taux du chômage.

[2]          À la louche, existent 25 millions d’ÉTP et 66 millions de français.

[3]          L’économie nationale crée (beaucoup) plus d’emplois qu’elle n’en détruit ; en moyenne, 100 mille emplois par an depuis 66 ans.

[4]                Pour un taux d’exportation de 59% de la VAB créée par les SNF (29% en 1964), le taux de rémunération/VAB totale a varié de 60% (1981) à 58% (2015) : la notion de compétitivité apparaît pour le moins bizarre.

[5]          L’observation des insectes sociaux fait ressortir un taux de glandage, plus ou moins incompressible, de 30%.

[6]          À part la réduction légale du temps de travail : qui est attracteur du système emploi.

[7]          Précaution de chercheur !

[8]          Le SMIC joue aussi le rôle d’attracteur du système emplois.

 

NOTES de RECHERCHE

 

1/         Entre 1949 et 2015, en 66 ans) 11 millions de créations d’emplois salariés (+167 milles en moyenne par an), mais suppression de 4,5 millions d’emplois non-salariés (-68 milles en moyenne par an). INSEE : t_6209 et t_6211.

2/         Il existe un gros problème de compréhension du système chômage : (1) corrélation positive assez significative entre le nombre de chômeurs, définition BIT, et le nombre d’emplois salariés équivalents temps plein ; (2) corrélation négative assez significative (du même ordre de grandeur) entre la série de variation annuelle d’emplois salariés ETP et la série variation annuelle du nombre de chômeurs. (3) La première conclusion est que la création d’emplois salariés est, à 60%, une première embauche ; (4) la deuxième met en évidence l’impossibilité de saisir le système chômage sans connaître les variations diachroniques : les chiffres annuels donnent un solde net qui peut porter sur mille, dix mille, cent mille ou un million de mouvements ; (5) la troisième porte sur le fait que la corrélation sur les variations annuelles n’a aucun sens parce que les deux séries ne rendent pas compte de la réalité ; afin de le devenir, les données devraient être a minima hebdomadaires en éliminant les semaines anormales.

3/         Il est possible de modéliser les flux théoriques à partir des données dont nous disposons : (1) stock d’entrée au 1er janvier n ; (2) stock sortie au 31 décembre n ; (3) durée moyenne de stockage ; (4) variation annuelle du stock. Pour l’année 2016, cela donne 14 342 mouvements d’entrée ou sortie par jour ouvrable et 3,7 millions d’entrées/sorties par an.

4/         Le taux de chômage, définition BIT, a une toute autre ampleur calculé sur le nombre d’équivalents temps plein : une personne effectuant 3% d’un temps plein par semaine n’est pas chômeur.

5/         Le taux d’emplois équivalents temps plein sur la population totale est une quasi constante sur 66 ans avec une régression de 46 à 39% ; le taux d’emplois ETP sur la population active de 15 à 60 ans est pratiquement une constante à 70% sur toute la période. Ces données mettent en évidence la difficulté de comprendre le système chômage … impression que Pôle Emploi se livre à une activité shadock.

6/         La réduction de 4,5 millions d’emplois des ménages me paraît avoir affaibli la base de l’économie réelle : le rez-de-chaussée de Fernand BRAUDEL, de plusieurs façons : (1) ces emplois servaient de viviers à des savoir-faire convoités ; (2) en 1949, la VAB créée par les ménages est du même ordre que celle des entreprises non financières : 41 à 43% ; actuellement, nous en sommes à 18% contre 57% pour les entreprises (3) l’économie des ménages fonctionne plus souplement par coup de collier en cas de besoin ; mais surtout le travail disponible peut toujours être consacré aux stocks de sécurité ou à améliorer le patrimoine.

7/         Le salariat est une guerre civile : s’il n’avait pas le pouvoir de capter plus de valeur créée que l’esclavage, le servage ou le pillage, il ne les aurait pas remplacés aussi facilement d’abord dans les pays développés. Guerre civile en passe d’être perdue par les petites gens, comme le montrent les derniers avatars managériaux tentant de presser les dernières gouttes du citron.

8/           A priori, quel que soit le nombre d’hommes et de femmes abandonnés sur une île déserte moyennement fertile, rapidement, ils consacreront toute l’activité nécessaire afin de survivre, de se développer et de se reproduire.

9/         Le moteur des inégalités est alimenté par le différentiel de 18% entre le revenu médian et le revenu moyen. Nous retrouvons ce différentiel, presque intact, dans la redistribution des retraites et des prestations sociales.

10/       La difficulté première en matière d’emplois dans les pays développés très productifs est qu’ils disposent d’une main-d’œuvre suffisante afin d’assurer la demande moyenne et ses variations normales.

12/       Certes le concept de compétitivité est nettement plus complexe que celui de productivité ; mais son utilisation, par les ignorants, aussi absurde. Je propose un adage simple afin de déminer : « Il est plus facile de vendre une mercèdes à un riche qu’une twingo à un pauvre. » Chemin faisant, le concept de compétitivité permet de passer savamment loin de la réalité tangible. (bernard garrigues, ce 2 mai 2017.

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